Anne Sylvestre : hommages partagés, mercis en florilège

Dans notre chagrin, les très nombreux hommages touchants et sincères que nous sommes amenés à lire ou à écouter, ces jours derniers, nous aident à accepter le départ d’Anne Sylvestre.

Vous trouverez jointes à cet éditorial les paroles de celles et de ceux qui se sont exprimés du fond de leur sensibilité et de leur émotion.

Juste avant, il faut dire que Musiques à l’Usine autour de Michèle Bernard – « ma petite sœur de scène » disait d’elle Anne Sylvestre – nous a procuré la chance et le bonheur de pénétrer dans les univers des chansons d’Anne et ce, depuis fort longtemps.

Anne fut de toutes les éditions des Oiseaux Rares à St Julien-Molin-Molette, comme spectatrice ou comme chanteuse, puis elle a animé plusieurs ateliers d’écriture, participant volontiers à la vie collective. Nous en gardons des souvenirs émus et d’immenses éclats de rire. Une stagiaire : « la voir arriver le matin dans ses belles tenues sobres et classe ! La voir prendre son premier café, la lumière de son regard se levant au-dessus de la tasse, ses cheveux flamboyants. Je me souviens aussi d’une sortie sur les tomates un jour à midi... Et quand je l’ai vue à la Grande Librairie, du fond de mon canapé je me suis dit "oh ! elle est ronchonnette" et je ne m’étais pas trompée et je riais toute seule ... » Nous restons étonnés qu’aujourd’hui son départ soit encore pour beaucoup l’occasion de prendre conscience de la richesse des chansons qui traduisent les engagements d’Anne dans notre société. Grâce aux artistes qui constituent le collectif de Musiques à l’Usine, nous ne découvrons pas aujourd’hui toutes les facettes de l’œuvre en chansons d’Anne Sylvestre. Nous faisons partie modestement des initiés qui ont pu engranger, toutes ces années durant, les bonheurs engagés de ses chansons ; en cela, nous sommes des privilégiés.

Parmi tous les hommages qui se ramassent à la pelle et qui nous réchauffent le cœur, Aldebert, le chanteur pour enfant, parle d’un pilier qui s’écroule, on pourrait dire d’un chêne qui s’abat. Son expression permet de filer la métaphore forestière que peut inspirer le nom de scène d’Anne : Sylvestre. Si Anne est un arbre, il ne cache pas la forêt mais il laisse découvrir une multitude d’artistes qui s’inscrivent dans ses pas et qui suivent leurs propres chemins poursuivant ainsi, chacun, chacune, leur vérité. Pour tout cela, nous lui serons à jamais reconnaissants et nous la garderons ainsi dans notre présence.

Dans cette forêt : nous laissons le dernier mot à Lily Luca : Le reste, la belle histoire, notre rencontre, son soutien, son regard, sa répartie, les huîtres, Berthe, Pégase et le limoncello, on se racontera tout ça plus tard, un autre jour. Pour l’instant c’est juste pas possible, pas encore.

« L’ultime partage des eaux arrivera pianissimo Nous n’aurons pas le dernier mot, qu’importe ! Avant de faire le grand saut boirons à même le goulot La gorgée que le chemineau emporte Partage des eaux »

Merci Anne et comme le dit si bien Claudine Lebègue : « Standing ovation pour l’éternité ! »

Anne Sylvestre - Aquarelle Lily Luca - Janvier 2015 Anne Sylvestre- Aquarelle de Lily Luca - Janvier 2015

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Mercis en florilèges
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Une jolie histoire dans un taxi avec Anne

Alain Desseigne, Président de Musiques à l’Usine


Et par Claudine Lebègue

Claudine Lebègue dans son livre "Perfecto" avait écrit sur Anne et sa chanson "Carcasse" :

Carcasse

Lui dire. J’ai eu la chance extraordinaire de t’avoir découverte assez tôt dans ma vie. Je t’ai découverte en noir et blanc, avec une antenne qui captait mal. J’avais seize. J’avais les yeux brouillés par cette télé de merde, enfin je croyais. Parce que quand j’ai éteint la télé, j’avais encore les yeux brouillés. C’est un âge ou les yeux se brouillent facilement avec le reste du monde. J’avais seize ans et j’évitais de penser à l’amour. Parce que l’amour avait l’air tout pourri autour de moi. Et que c’est bien connu, l’amour ça empêche de faire tout ce qu’on rêve de faire. Et que moi, ce que je voulais, c’était sûr et certain, c’était faire le tour du monde. Seule. Avec mon accordéon. Alors fallait pas me déranger.

Lui dire. J’étais sur ce chemin-là quand je t’ai découverte et j’ai pensé tout haut : Voilà, c’est exactement ça que je veux faire. Comme elle exactement. Chanteuse indépendante. J’ai pensé aussi que je ne te connaîtrais jamais en vrai, bien sûr. Et puis j’ai râlé, bien sûr. Parce que je croyais, moi qui n’avais pas de télé dans ma vie, qu’on me menait en bateau, que tout ça c’était du pipeau, un truc de bourge, la télé. Dans mon charabia d’ado, j’ai même bougonné que si ça s’trouve tu n’existais pas vraiment. Et puis comme d’hab, après avoir débiné le monde entier, j’ai pris mon accordéon, j’ai appuyé furieusement sur ses boutons de nacre et j’ai crevé l’abcès. Sortez-moi de cette adolescence. Ouvrez-moi grand ce trop petit écran. J’étouffe. Je voudrais avoir trente ans le plus vite possible. Mon corps ne me va pas du tout. Il est trop. Beaucoup trop. Il est de trop. Sortez-moi.

Vingt ans après. Alors oui elle existe, je l’ai rencontrée et même plus. J’explique. Je faisais la première partie de Marie-Paule Belle à Saint-Julien-Molin-Molette…[… Et Anne Sylvestre en personne était là dans la salle. Anne Sylvestre, celle de ma télé, celle de ma révolution. Anne Sylvestre, en couleurs, enfin ! Très haute en couleur même. D’une beauté lumineuse. D’une souveraineté. Intarissable, insatiable, infatigable, tous les in lui vont à merveille. Et ses chansons font naître nos chansons. Ses chansons font chaînes et chaînons. Mises bout à bout, elles pourraient presque faire le tour de la planète. Elle en a tellement écrit. Et que c’est pas fini, comme elle dit. Donc voilà. Anne Sylvestre existe. Énormément. Et elle a été la première souscriptrice de mon premier CD. Quelques mois plus tard, elle m’a accueillie en son label Les Arbres verts, m’a emmenée avec elle en tournée, en France, au Québec et a produit mon deuxième CD.

Avec Anne, on s’échange volontiers des petites saintes en porcelaine, en images, en coquillages, comme on s’échangerait des autocollants Panini, pour compléter un album de foot. Pour le plaisir. Et la poésie.

Un jour je me suis fracturé l’aile et la patte. Pour me soigner, elle m’a envoyé, non pas des prières mais de la poudre d’os pure, véritable. Pour booster ma carcasse.

Ma carcasse. Je pense à elle. Je pense à Anne. Sa chanson Carcasse. Pour moi, une des plus belles que je connaisse. Je repense, en l’écoutant, à la morveuse de seize ans que j’étais, quand un soir de télé noire et blanche, j’ai signé un pacte avec la baraka. Que la force soit avec nous. Amen.


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